30 novembre 2005

Tous les cinémas du monde-MAROC

- 27 novembre 2005- par RENAUD DE ROCHEBRUNE, ENVOYÉ SPÉCIAL À MARRAKECHÀ l'instar de Cannes, Venise ou Berlin, la belle cité marocaine veut son événement phare dédié au septième art. Ambition en passe d'être réalisée avec cette cinquième édition du Festival international du film. Lors de sa naissance mouvementée - nous étions alors au lendemain des événements de septembre 2001 qui ne favorisaient guère le lancement d'initiatives de ce type dans un pays musulman -, le Festival international du film de Marrakech (FIFM) affichait d'emblée une immense ambition : devenir rapidement non seulement le principal rendez-vous cinématographique annuel du monde arabe, mais aussi, dans le sillage de Cannes, Venise ou Berlin, l'un des très grands festivals internationaux dédiés au septième art. Alors qu'elle fêtait du 11 au 19 novembre son cinquième anniversaire, la manifestation, tout en poursuivant son apprentissage, paraissait sur la bonne voie pour réussir à terme son pari.
Le retentissement international de l'événement a déjà été assuré depuis sa création par la venue de nombreuses célébrités du cinéma mondial dans la belle cité du Sud marocain. À cet égard, le cru 2005 ne s'inscrit pas en rupture avec les années précédentes, même si cette fois les véritables stars furent non pas des acteurs - malgré la présence de Monica Bellucci, Terence Stamp, Maggie Cheung, Hend Sabri ou Catherine Deneuve - mais des cinéastes cultes. Les cinéphiles ne s'en sont pas plaints.
Le festival rendait notamment hommage à Martin Scorsese et à Abbas Kiarostami, présentant l'essentiel de leurs oeuvres. Une occasion rare de découvrir, par exemple, que l'auteur de Taxi Driver n'a pas fait ses premières armes cinématographiques, comme on le pense en général, avec Mean Streets, qui le révéla en 1973, mais en 1968 avec Who's that Knocking at my Door ?, un film intense en noir et blanc dans lequel il évoque déjà tous les thèmes qui hanteront ses oeuvres suivantes (la pauvreté, la solitude, la vie dans la rue du quartier new-yorkais de Little Italy où l'on côtoie autant le prolétariat que les voyous, les dérives nocturnes, la spiritualité et le poids du religieux, le démon du jeu, la mafia...). La chance, aussi, de pouvoir visionner en sus d'une intégrale de ses longs-métrages, de Mosafer (1974) à Ten (2002), un moyen-métrage du maître du cinéma iranien, On the Roads of Abbas Kiarostami, variations esthétiques et philosophiques sur le thème de la route d'une beauté et d'une intelligence à couper le souffle.
Mais c'est avant tout grâce au programme des films en compétition que le festival, plus encore qu'en 2004, a justifié on ne peut mieux cette année son label international. Nombreux sont les films qui relevaient de ce qu'on pourrait appeler le « world cinema », au sens où on a pu parler de « world music » avant que l'expression n'acquière une connotation péjorative. Le cas le plus flagrant est peut-être celui de Shatten der Zeit, film d'un réalisateur allemand, mais qui a été tourné en Inde, dans lequel les acteurs parlent le bengali et dont l'histoire - celle de deux enfants qui travaillent comme des esclaves dans une fabrique de tapis proche de Calcutta et qui se jurent un amour éternel - aurait pu fournir la matière d'un beau mélodrame classique genre Bollywood. On peut signaler aussi, dans cette catégorie, Man Push Cart, du cinéaste d'origine iranienne Ramin Bahrani, qui raconte sans jamais sombrer dans le pathos les difficultés qu'éprouve un Pakistanais, ancien chanteur à succès dans son pays, pour sortir de sa condition misérable après avoir émigré à New York où il survit en vendant du café et des beignets dans la rue. Ou encore, à un moindre degré, Kekexili (« La Patrouille sauvage »), qui évoque sur un mode épique, grâce aux images superbes du Hongkongais Lu Chuan, l'équipée tragique d'un groupe de Tibétains qui a constitué une sorte de milice écologique pour protéger une antilope rare, espèce menacée, face à des braconniers cruels et décidés. Ou même, en raison de son sujet (un mariage blanc qui tourne à la romance entre un plombier danois et une Chinoise ne parlant que le mandarin), le superbe Kinamand du Danois Henrik Ruben Genz, que beaucoup estimaient digne d'être primé.
Le palmarès, par la diversité des films distingués, a témoigné de cette dimension autant multiculturelle qu'internationale du festival. La récompense suprême, L'Étoile d'or, a été attribuée par un jury on ne peut plus arc-en-ciel - 9 membres, tous de nationalités différentes, issus de 4 continents - à Saratan, un sympathique film du Kirghizistan. Un coup de maître, avec son premier long-métrage de fiction, pour Ernest Abdyshaparov, qui propose une chronique tragi-comique de la vie d'un petit village montagneux de l'Asie centrale dix ans après la disparition de l'Union soviétique. Deux films aux styles très différents se sont partagés ex aequo le Prix du jury : Crazy, un portrait de famille articulé autour de la relation difficile entre un père traditionnel et son fils « différent » (en clair : qui réprime autant qu'il le peut mais avec difficulté ses tendances homosexuelles), réalisé avec brio par le Québécois Jean-Marc Vallée ; et Passion, du Syrien Mohamed Malas, l'histoire vraie et tragique, déjà évoquée dans nos colonnes (voir J.A.I. n° 2324), d'une femme victime d'un horrible « crime d'honneur » pour avoir trop aimé chanter les chansons d'Oum Kalsoum. Enfin, les prix d'interprétation masculine et féminine sont allés respectivement au toujours excellent Daniel Day Lewis pour son rôle dans le film de son épouse Rebecca Miller, fille d'Arthur Miller, The Ballad of Jack and Rose (un récit à demi convaincant de la fin des illusions pour un ancien hippie qui persiste à vivre à la mode des années 1970 sur une île de la côte est des États-Unis) et à Shirley Henderson pour sa prestation impressionnante dans le très noir long-métrage danois Frozen (où l'héroïne, qui n'arrive pas à faire le deuil de sa soeur probablement morte noyée deux ans plus tôt, se lance dans une enquête policière désespérée et obsessionnelle après avoir découvert les dernières images de la disparue enregistrées par une caméra de surveillance).
Si ce palmarès n'est pas apparu injuste, en particulier pour le Premier prix, il aurait fort bien pu être différent tant les films présentés, le plus souvent de véritables découvertes puisqu'il s'agissait surtout de premières ou de deuxièmes oeuvres, étaient de grande qualité. Même quand ils étaient, cas rare, un peu décevants, comme le film espagnol A Golpes (quatre femmes s'émancipent... par la délinquance), ou, à un moindre degré, le seul film marocain de la sélection, El Ayel (« Le gosse de Tanger », chronique autobiographique d'une enfance perturbée dans les années 1950), ils ne manquaient pas d'ambition, au niveau du scénario ou du point de vue esthétique. Et bien des films présentés hors compétition, comme Shooting Dogs (le génocide rwandais vu par le réalisateur anglais Michael Caton-Jones), La òltima Luna (deux amis, un Palestinien et un Juif, pris dans le conflit du Moyen-Orient sous l'oeil du grand réalisateur chilien Miguel Littin), auraient mérité de concourir pour L'Étoile d'or de Marrakech.
Outre les hommages et la compétition, le festival proposait une remarquable rétrospective de cinquante ans de cinéma espagnol (plus de quarante oeuvres) et, comme il est désormais d'usage chaque année, une imposante sélection de films indiens. Grâce à une « carte blanche » au célèbre réalisateur Yash Chopra, qui eut le privilège de voir un de ses films projeté en plein air sur un écran géant place Jamaâ el-Fna (devant de nombreux Marocains enchantés par cette histoire d'amour entre un Indien et une Pakistanaise). Les organisateurs comme les participants pouvaient, à juste titre, estimer que la manifestation offre désormais un programme digne de ses ambitions. Peut-être même un peu trop copieux. Avec plus de 120 longs-métrages projetés en huit jours.
Sauf accident, l'avenir s'annonce donc plutôt bien. Ceux qui prédisaient une inévitable dérive vers un « festival-paillettes », préoccupé surtout par sa dimension festive et people, sont déjà contredits par les faits : la priorité, ce sont les films, comme dans toute manifestation cinématographique destinée à durer. Et c'est à Marrakech que, plus que dans tout autre festival, on tente de répondre par écrans interposés à la question brûlante que posait Régis Debray le 12 novembre, lors d'un colloque organisé dans la médina à l'occasion du lancement d'un projet d'École des arts visuels : « Faut-il avoir peur de la globalisation des imaginaires ? »